Jean-François Bohnert : droit de l'État

7 min de lecture
Jean-François Bohnert : droit de l'État

Le 7 janvier 2026, sous une Île-de-France recouverte de neige, Jean-François Bohnert prend ses fonctions de procureur général près la cour d'appel de Versailles. Un détail climatique anecdotique ? Pas vraiment. En janvier 1985, ce même magistrat avait marché pour la première fois avec Jean-François Beynel dans les rues enneigées de Bordeaux, lors de leur formation commune à l'École nationale de la magistrature (promotion 1985). Quarante ans plus tard, les deux hommes forment une diarchie à la tête de l'une des plus notables juridictions françaises. Le parcours qui les a réunis, et les défis qui les attendent, méritent qu'on s'y arrête.

Un magistrat façonné par quarante ans d'expérience européenne et nationale

Pour comprendre les prises de position de Bohnert sur l'État de droit, il faut d'abord retracer une carrière d'une densité peu commune. Tout commence en 1987 au parquet de Strasbourg, où il débute comme substitut du procureur. La dimension internationale s'impose rapidement : il est détaché comme magistrat militaire auprès des forces françaises stationnées en Allemagne, puis nommé magistrat de liaison, d'abord à Bonn, ensuite à Berlin.

En 2003, il rejoint EUROJUST, l'unité de coopération judiciaire européenne, en qualité de représentant adjoint de la France. Cette expérience forge sa vision des enjeux transfrontaliers de la criminalité. De 2007 à 2019, il traverse successivement le parquet de Dijon, le parquet général de Bourges, le parquet de Rouen et le parquet général de Reims. De 2016 à 2019, il siège également au collège de l'Autorité de la concurrence.

Il préside depuis 2002 l'Association des juristes français et allemands (AFJA) et représente la France au Conseil consultatif des procureurs européens du Conseil de l'Europe. C'est cet ancrage européen qui nourrit sa réflexion sur la notion de société à prééminence du droit, expression qu'il préfère à "État de droit" car elle rend mieux compte de la soumission de tous à la règle commune, l'État y compris.

Nommé chevalier de la Légion d'honneur le 11 juin 2005, puis promu officier le 18 janvier 2025, il a également servi dans la Marine nationale avec le grade de Capitaine de corvette de réserve à compter du 1er octobre 1998. En 1997, il participait à la 129e session régionale de l'Institut des hautes études de défense nationale à Strasbourg. Ces expériences militaires et de défense nationale ne sont pas sans lien avec sa perception des menaces institutionnelles.

Période Fonction Lieu / Institution
1987 Substitut du procureur Parquet de Strasbourg
2003 Représentant adjoint de la France EUROJUST
2007-2019 Procureur adjoint, avocat général, procureur Dijon, Bourges, Rouen, Reims
Oct. 2019 - Déc. 2025 Chef du Parquet national financier PNF
Jan. 2026 Procureur général Cour d'appel de Versailles

La crise de l'État de droit : quand les discours minent les institutions

Bohnert ne mâche pas ses mots sur ce sujet. Il dénonce clairement les discours qui attaquent les juges et discréditent la justice, estimant qu'ils favorisent le délitement global des institutions. Pour lui, critiquer systématiquement l'autorité judiciaire, c'est scier la branche sur laquelle repose toute vie collective organisée.

Sa grille de lecture repose sur une métaphore saisissante : "les magistrats n'interviennent que parce que toutes les digues en amont du fleuve crime ont cédé ou ont été abaissées." Autrement dit, les ravages des trafics de stupéfiants, les échecs des politiques d'assimilation, les atteintes au principe d'égalité républicaine ou le défaut de probité de certaines élites politiques et économiques ont pour principales causes des défaillances situées bien avant l'intervention du juge. Accuser la justice de ces maux, c'est inverser la chaîne de responsabilité.

Il identifie plusieurs crises simultanées et imbriquées. D'abord, une crise morale de l'autorité judiciaire, née d'une contestation ancienne d'un pouvoir constitutionnel réduit au rang de élémentaire autorité. Ensuite, une crise de l'identité professionnelle, qui brouille le rôle de chacun. Enfin, une crise de l'offre de justice, avec des délais devenus indécents. Il pose la question directement : où est l'État de droit quand les stocks de dossiers à juger en appel rendent virtuels les droits des justiciables ? La réponse, dit-il, est contenue dans la question.

Sur le plan législatif, il exprime une inquiétude précise. Le projet de recodification du Code de procédure pénale transférerait aux magistrats du siège ou à une autorité administrative indépendante le droit de requérir les données de connexion téléphoniques, affaiblissant ainsi la position du parquet. Cette évolution lui semble dangereuse pour l'équilibre des garanties procédurales. Des personnalités comme Michel Denisot, dont la carrière publique illustre la place centrale des institutions médiatiques dans le débat démocratique, savent combien la confiance dans les institutions se construit lentement et se défait vite.

La cour d'appel de Versailles face à la réalité des chiffres et du crime organisé

La cour d'appel de Versailles, qui a fêté ses 50 ans fin 2025, affronte des défis quantifiables. En 2025, elle comptait 537 magistrats et 1 473 fonctionnaires, avec 153 nouveaux arrivants sur le ressort. Ces effectifs paraissent conséquents, mais les flux sont vertigineux.

Le nombre de jours d'assises est passé de 701 en 2024 à 795 en 2025, soit une hausse de 13,4 %. En conséquence, les arrêts rendus au premier degré ont progressé de 18 % et ceux en appel de 10 %. Pourtant, le taux de réponse pénale chute : 78,6 % en 2025 contre 86 % en 2024. C'est le signe d'une tension structurelle que les moyens supplémentaires de la dernière loi d'orientation et de programmation du ministère de la justice ne combleront pas avant l'année prochaine.

Parmi les priorités concrètes que Bohnert fixe à la juridiction, voici les axes principaux :

  • Intensifier la lutte contre les trafics de stupéfiants et le crime organisé, surtout via le Parquet national anticriminalité organisée (PNACO), créé début 2026.
  • Combattre la traite des êtres humains et le proxénétisme dans les Hauts-de-Seine, le Val-d'Oise et les Yvelines.
  • Créer une deuxième section des cours d'assises dans ces trois départements, pour éviter l'engorgement de la chaîne pénale.
  • Faire évoluer le conseil régional de politique pénale, créé en 2001, pour mieux coordonner les deux cours d'appel franciliennes et leurs tribunaux judiciaires.
  • Développer les voies amiables pour désengorger les contentieux moins prioritaires.

L'espace Bernard Keime, inauguré début 2025 et accueillant deux chambres commerciales ainsi que la chambre de l'immobilier, a déjà rendu 520 audiences. Ces infrastructures nouvelles illustrent les 39,5 millions d'euros d'économies réalisées sur l'immobilier. Des trajectoires patrimoniales comme celle de Luana Belmondo rappellent combien la gestion des actifs immobiliers mobilise des expertises juridiques pointues, précisément celles que traitent ces nouvelles chambres.

Bohnert veille également au bon fonctionnement des quatre parquets du ressort : Versailles, Nanterre, Pontoise et Chartres. Sa vision est claire : identifier précisément le rôle de chacun, des membres des équipes autour du magistrat aux fonctionnaires de greffe, est l'une des conditions premières de l'efficacité. Moins de flou, plus de responsabilité. C'est sur cette exigence de clarté que repose, selon lui, la reconstruction d'une confiance durable entre la société française et son institution judiciaire.

Romane

Romane

Romane est l'électron libre de la rédaction, toujours pétillante et curieuse. Elle apporte un regard décalé et vivant aux sujets de société et lifestyle.

Souvent en salopette, elle mêle bonne humeur et rigueur journalistique pour raconter des histoires accessibles et inspirantes. Romane écrit des articles qui surprennent et réchauffent le lecteur.